L'Oeil d'Anouk - Photographie
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Ásatrú

Comment se vit l’Ásatrú aujourd’hui en Islande ?


Le 2 juin 2019, la BBC publiait un reportage intitulé « How Iceland recreated a Viking-age religion ». Le titre raconte une histoire en sept mots : une religion de l’âge viking, disparue, puis recréée. Le reportage contient pourtant une phrase qui contredit son titre. Interrogé sur la difficulté à définir l’association, l’Allsherjargoði Hilmar Örn Hilmarsson répond qu’elle n’a pas de croyances fixées, puis se corrige : « suspension de l’incrédulité » serait plus juste.

Ce n’est pourtant pas cette question qui m’a menée en Islande. Elle a beaucoup été discutée, et mon intention était plus simple : rencontrer des membres, comprendre ce qui les attache personnellement à l’Ásatrú, et rapporter cet attachement à leur parcours de vie. Cette manière d’entrer, à hauteur de personnes, a fini par éclairer une question bien plus large.

Les personnes interrogées ne partagent aucune croyance obligatoire : leurs positions vont de l’athéisme culturel assumé à la transe médiumnique. Aucune ne présente son adhésion comme la conséquence d’une croyance aux dieux, pas même celles qui s’adressent à eux. Ce qui les réunit n’est pas une foi mais un cadre rituel, éthique et communautaire, dont l’institution admet explicitement qu’il n’exige pas la croyance. Ce cadre ne prescrit rien : ni credo, ni pratique obligatoire, ni lecture des textes. C’est d’ailleurs ce que la plupart avancent spontanément. Ce qui est partagé, à défaut d’une croyance, est un rapport à la nature et à l’héritage culturel islandais.

  • Ásatrú : littéralement « foi en les Ases », l’une des deux familles de divinités du panthéon nordique, avec les Vanes. Les Ases comptent notamment Óðinn, Þór et Baldur.

  • Gavin Haines, « How Iceland recreated a Viking-age religion », BBC Travel, 2 juin 2019.

  • Allsherjargoði : littéralement « goði de l’assemblée tout entière » qui ouvrait l’Alþingi, l’assemblée générale de l’Islande médiévale ; aujourd’hui, le responsable principal de l’Association Ásatrú.

ma démarche

Treize rencontres avec des membres et des proches de l’Ásatrúarfélagið, l’association païenne islandaise, et quatre cérémonies : une nomination, deux blót d’équinoxe et le premier jour de l’été.

À l’origine, un projet photographique — faire le portrait de femmes et d’hommes liés à l’Ásatrú aujourd’hui, en argentique, dans la foulée de chaque rencontre. Les entretiens sont nés de là : photographier quelqu’un suppose de savoir qui l’on photographie. Ils ont duré de trente à quarante-cinq minutes, en anglais, et je les ai laissés suivre leur cours.

Photographier quelqu’un dont je ne parle pas la langue laissait pourtant une absence : sa voix. J’ai donc demandé à chacune et chacun, en fin de rencontre, de dire en islandais une phrase, un poème ou une explication — au choix entièrement libre. Treize fragments enregistrés, treize réponses différentes.

Un article en est issu, dans le numéro 2 de Terra Incognita.


JÓNÍNA - fragment en islandais

jónína

C’est en partie une religion, en partie une philosophie et, enfin, en partie un mode de vie. C’est en fait tout cela à la fois, avec beaucoup d’autres aspects. C’est… comment dire… peut-être surtout une coutume ou une façon de vivre selon certaines traditions.

Ce n’est pas une religion où l’on passe beaucoup de temps à prier ou à vénérer les dieux. Les dieux sont plutôt vus comme des amis. Ils ne sont pas lointains ni au-dessus de nous, ils sont proches.

En ce qui concerne le côté philosophique, nous nous concentrons davantage sur l’éthique ou sur les coutumes liées à l’éthique. Ces principes se trouvent principalement dans l’ancien poème Hávamál et dans les bons conseils qu’il contient. Ce sont de précieux conseils pour bien se comporter dans la vie.

Et quand on parle du style de vie lié à l’Ásatrú, c’est peut-être plus difficile à définir. Certains voient l’Ásatrú comme un style de vie, mais pour moi, c’est difficile à expliquer, car j’en fais partie depuis si longtemps...

Hávamál : littéralement « Les paroles du Très Haut », est un poème appartenant à l’Edda poétique. Attribué à Óðinn, dieu du panthéon nordique, il présente une série de conseils de sagesse, de préceptes éthiques et de réflexions philosophiques. L’Edda poétique est ensemble de poèmes en vieux norrois d’origines diverses, dont la plupart sont contenus dans le Codex regius, un manuscrit islandais du XIIIᵉ siècle.

ALDA VALA - fragment en islandais

alda vala

Elle voit surgir une seconde fois la terre verdoyante hors de l’océan. Les cascades tombent, un aigle plane au-dessus, lui qui pêche dans la montagne.

Ce passage, tiré de la Völuspá, symbolise l’espoir et la renaissance : la terre resurgit après le Ragnarök.

Völuspá, la « prophétie de la voyante », est un poème appartenant à l’Edda poétique. Dans ce long monologue, une voyante relate au dieu Óðinn l’histoire du monde ainsi que son destin, celui des dieux et des hommes.

Ragnarök, littéralement le « destin des puissances », est une série d’événements qui annonce la fin du monde dans la mythologie nordique

ÍSVÖLD - fragment en islandais

Ísvöld

Je suis en paix avec tout ce qui est, même si se lèvent des vagues froides, car la chance m’a comblée de mille dons.

JÖKULL TANDRI lors du Vorjafndægrablót

jökull tandri

vorjafndægrablót

Lors du rituel qui marque l’équinoxe de printemps, Jökull Tandri, chante la strophe 5 du Sigrdrífumál.

Je t’apporte de la bière, pommier de la bataille (image pour le guerrier), mêlée de force et de grande gloire ; elle est pleine de chants et de runes secourables, de bons charmes et de runes de joie.

Sigrdrífumál, les « paroles de Sigrdrífa », est un poème appartenant à l’Edda poétique. Le héros Sigurd réveille Sigrdrífa, une valkyrie qui lui transmet des enseignements.


- un grand merci à Jónína K. Berg, Alda Vala Ásdísardóttir et à Þór (Thor) Tulinius pour leur appui constant et précieux dans la réalisation de ce projet -